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Marie appelée la Magdaléenne (Marie, Marie-Madeleine)

Marie appelée la Magdaléenne (Marie, Marie-Madeleine)

Site historique consacré à Marie, surnommée "la Magdaléenne" (alias Marie de Magdala, alias Marie-Madeleine)

Marie de Magdala et le Magnificat

Recommended paper on Academia / Article recommandé sur Academia

Sandro Botticelli, Madonna del Magnificat (c. 1485)

English version

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Nous lisons en Luc 1, 39-57 :

En ces jours-là, Marie partit et se rendit en hâte vers la région montagneuse, dans une ville de Juda. Elle entra chez Zacharie et salua Élisabeth. Et il advint, dès qu’Élisabeth eut entendu la salutation de Marie, que l’enfant tressaillit dans son sein et Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint. Alors elle poussa un grand cri et dit :

“Bénie es-tu entre les femmes, et béni le fruit de ton sein ! Et comment m’est-il donné que vienne à moi la mère de mon Seigneur ? Car, vois-tu, dès l’instant où ta salutation a frappé mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en mon sein. Oui, bienheureuse celle qui a cru en l’accomplissement de ce qui lui a été dit de la part du Seigneur !”

Marie dit alors :

“Mon âme magnifie[1] le Seigneur, et mon esprit tressaille de joie en Dieu mon sauveur, parce qu'il a jeté les yeux sur l’abaissement de sa servante. Oui, désormais toutes les générations me diront bienheureuse, car le Tout-Puissant a fait pour moi de grandes choses. Saint est son nom, et sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent. Il a déployé la force de son bras, il a dispersé les hommes au cœur superbe. Il a renversé les potentats de leurs trônes et élevé les humbles, Il a comblé de biens les affamés et renvoyé les riches les mains vides. Il est venu en aide à Israël, son serviteur, se souvenant de sa miséricorde, selon qu’il l’avait annoncé à nos pères en faveur d’Abraham et de sa postérité à jamais !”

Marie demeura avec elle environ trois mois, puis elle s’en retourna chez elle. Quant à Elisabeth, le temps fut accompli où elle devait enfanter, et elle mit au monde un fils.

Selon Luc, qui rapporte l’épisode, Marie, peu après l’Annonciation, rend visite à sa parente Élisabeth. Celle-ci, plus âgée qu’elle, est enceinte de Jean-Baptiste. Élisabeth bénit sa parente qui lui répond en entonnant un cantique connu sous le nom de Magnificat (Luc 1, 46-55). Ce nom (latin) vient tout simplement du premier mot (l’incipit) de la traduction latine de ce chant de louange : Magnificat anima mea Dominum, c’est-à-dire : “Mon âme magnifie le Seigneur” (Luc 1, 46). Le texte grec porte : Μεγαλύνει ἡ ψυχή μου τὸν Κύριον.


[1] “Exalte” dans la Bible de Jérusalem.

Sandro Botticelli, Madonna del Magnificat (détail)

Quoique les évangiles aient été rédigés en grec (puis traduits en latin), Marie, elle – que l’épisode soit historique ou non – est censée s’être exprimée en hébreu ou en araméen. Or, en hébreu comme en araméen, le premier mot du cantique Μεγαλύνει en grec, Magnificat en latin – est construit à partir de la racine GDL (גדל) tout comme l’épithète araméenne Megaddela (מגדלא) qui signifie “la Magnifiée” et qui renvoie à la mère de Jésus. En hébreu, les premiers mots du Magnificat – “Mon âme magnifie le Seigneur (YHWH)” – peuvent notamment se traduire par :

Magdilah nafshi et YHWH (מגדילה נפשי את יהוה).

L’hébreu Magdilah correspondant ici au latin Magnificat.

C’est d’ailleurs très précisément de cette façon que ce passage a été rendu dans cette traduction en hébreu du texte grec publiée en 1601[1] :


[1] Lectiones evangeliorum & epistolarum, Mariannes: Ebraicè, cum radice, literis servilibus, & Latina lectione, Graecè, Latinè, & Germanicè, harmonicè & symmetricè, 1601, p. 690.

Dans une autre traduction en hébreu de Luc 1, 46, publiée en 1735[1], les premiers mots du Magnificat ont été rendus par :

Va-tomer Miriam Megaddela

 

[Et] dit Miriam Megaddela

 


[1] Johann Heinrich Callenberg, Heinrich Christian Immanuel Frommann, Evangelium Lucae, Typographia Instituti judaici, 1735, fol. 16b.

Or, selon les conclusions de mes travaux, qui ont fait l’objet d’une première communication en 2009 à l’Université de Provence et qui ont commencé à être publiés à partir de 2015, Marie dite “de Magdala” et la mère de Jésus ne sont qu’une seule et même Marie. Les mots traduits à tort par “de Magdala” correspondent en fait à l’araméen Megaddela qui signifie “la Magnifiée” et qui renvoie à la mère de Jésus. Cet aspect de la question a plus particulièrement été développé au chapitre XXII, intitulé “Marie de Magdala ou Marie la Magnifiée ?”, de mon ouvrage publié en 2017 aux Presses Universitaires de Provence : Marie appelée la Magdaléenne. Entre traditions et Histoire : ier-viiie siècle (p. 287-307) où toutes les pistes philologiques ont été explorées. Par acquis de conscience, j’avais (avant publication) fait lire ce chapitre au Professeur Stemberger, de l’Université de Vienne l’un des plus éminents spécialistes de la littérature rabbinique et des langues sémitiques pour qu’il en vérifie la pertinence et en corrige les éventuelles erreurs. À un détail près, sans conséquence pour notre propos, il n’avait rien trouvé à redire.

Dans le Protévangile de Jacques, composé au iie siècle, nous lisons au chapitre XII, 1 : “Et ayant achevé la pourpre et l’écarlate, elle [Marie] l’apporta au grand prêtre. Il la bénit, et dit : Ô Marie ! le Seigneur Dieu a magnifié (ἐμεγάλυνεν κύριος…)[1] votre nom et vous serez bénie dans les générations de la terre. Marie, ayant conçu une grande joie, s’en alla vers Élisabeth, sa cousine, etc.” Par la bouche du grand-prêtre, ce texte, qui dépend de Luc, applique clairement à Marie le Magnificat.

“Marie la Magnifiée”, en hébreu moderne, se dit Miriam ha-Mougdelet. Mais, dans l’araméen palestinien utilisé du temps de Jésus, “Marie la Magnifiée” se dit Miriam Megaddela. Or, dans le Talmud de Babylone, la mère de Jésus est également – et très précisément – appelée Miriam Megaddela (מרים מגדלא). Les scribes du Talmud, qui s’expriment en araméen oriental, ont non seulement conservé la bonne prononciation mais la bonne orthographe. Ces mêmes scribes qui aiment les calembours et cultivent parfois la dérision – ont toutefois adjoint à son nom le substantif neshaya (dans un premier temps), puis sear neshaya (dans les manuscrits plus tardifs) pour lui donner le sens de “coiffeuse”. Sous leur calame, “Marie la Magnifiée” est ainsi devenue “Marie la coiffeuse pour dames”. Puis, dans les Toledoth Yeshu (sorte de “contre-évangile”) rédigés en hébreu, Miriam Megaddela est devenue Miriam Megaddelet.

En Occident, le sens initial s’est rapidement perdu. Les évangélistes, qui rédigeaient en grec, n’ont pas souhaité proposer de traduction pour Miriam Megaddela. Ils se sont contentés de translittérer ce qui a donné Maria hê Magdalênê et, plus spécialement chez Luc, Maria hê kalouménê Magdalênê : “Marie surnommée la Magdaléenne”. Via le filtre des traductions et des exégèses, Maria hê Magdalênê est finalement devenue Marie “de Magdala” : une figure féminine dans laquelle on ne pouvait voir qu’un personnage différent de la mère de Jésus (censée, elle, être originaire de Nazareth).

 

Thierry Murcia, PhD, Juin-Juillet 2019 (complété le 02/04/2020)

Centre Paul-Albert Février (TDMAM-UMR 7297 / Aix-Marseille Université – CNRS)


[1] Reprise textuelle de Luc 1, 58.

Article consultable et téléchargeable gratuitement sur Academia

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