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Marie appelée la Magdaléenne (Marie, Marie-Madeleine)

Marie appelée la Magdaléenne (Marie, Marie-Madeleine)

Site historique consacré à Marie, surnommée "la Magdaléenne" (alias Marie de Magdala, alias Marie-Madeleine)

Marie-Madeleine enceinte dans le Livre d'Heures de Catherine de Clèves

Marie-Madeleine enceinte dans le Livre d’heures de Catherine de Clèves (c. 1440)

 

Il ne fait pas de doute que des femmes enceintes ont parfois servi de modèles aux artistes qui ont représenté des saintes. C’est le cas – et ce, au moins à partir du xive siècle – pour Marie-Madeleine ainsi que pour d’autres figures féminines, toutes pourtant censées être restées vierges, comme sainte Agnès, sainte Barbe, sainte Cécile ou sainte Catherine d’Alexandrie[1].

Fille d’Adolphe, duc de Clèves, et de Marie de Bourgogne, Catherine de Clèves (1417-1476) épouse, le 26 janvier 1430, Arnold van Egmond, duc de Gueldre. Elle n’a pas encore treize ans. Commandé pour l’occasion, le livre d’heures qui porte son nom, un des plus richement décorés qui soit conservé, est achevé une dizaine d’années plus tard (c. 1440). Un livre d’heures est, pour les fidèles catholiques laïcs, l’équivalent du bréviaire pour les clercs. Il s’agit d’un recueil de textes religieux destiné à offrir aux laïcs un support écrit pour les assister dans leur pratique de dévotion privée. Le Livre d’heures de Catherine de Clèves a été réalisé pour son usage personnel. Via les textes et les illustrations qui l’accompagnent, la duchesse montre sa lignée ainsi que sa propre personne en prière.


[1] Concernant sainte Catherine, voir – également sur Academia – notre Marie-Madeleine enceinte de Jésus ? (4e volet) : Pourquoi Marie-Madeleine est-elle parfois représentée enceinte (1/2) : Marie-Madeleine et Jean-Baptiste.

Catherine de Clèves à genoux devant la Vierge à l’enfant

Livre d’heures de Catherine de Clèves (fol. 1v-2r)

Une des miniatures du Livre d’heures de Catherine de Clèves nous montre Marie-Madeleine enceinte. De profil et le visage encadré d’un voile blanc, elle tient dans la main gauche le pot à onguent. Celui-ci est ouvert. Elle est richement vêtue, couverte d’un manteau bleu doublé de fourrure. Madeleine est clairement identifiée ici à la pécheresse anonyme de Luc (Luc 7, 36-50). Dans la partie droite de la page est en effet inscrit, en latin, cette citation de Luc : “Ses nombreux péchés lui sont remis parce qu’elle a beaucoup aimé” (Luc 7, 47).

Dans la partie gauche de la page, Marie-Madeleine est également représentée mais dans une attitude d’humilité. Debout, pieds nus, les mains jointes en prière, elle est pauvrement vêtue. Elle est beaucoup plus mince et paraît plus jeune.

Catherine de Clèves a environ 23 ans quand son Livre d’heures, commencé dix ans plus tôt, lui est enfin livré. Mon hypothèse est que c’est elle-même qui a servi de modèle à l’artiste pour réaliser, non seulement ce portrait de Marie-Madeleine, mais celui de la plupart des saintes qui y figurent. C’est la raison pour laquelle, non seulement elles se ressemblent toutes, mais que quelques-unes d’entre elles sont visiblement enceintes. Destiné à son usage personnel, ce livre de dévotion aurait ainsi eu une triple utilité. Outre son usage liturgique, il aurait aidé la jeune femme à mieux s’identifier aux saintes qu’elle chérissait (et qui étaient censées lui servir de modèles) tout en retraçant une partie de sa propre histoire : 

  • Dans la partie gauche (le passé), Catherine est encore une enfant.
  • Au centre, c’est elle, désormais, qui attend un enfant.

Marie-Madeleine, Livre d’heures de Catherine de Clèves (p. 294)

Les pages suivantes (p. 296-297) du Livre d’heures sont consacrées à sainte Catherine ; celles qui suivent (p. 298-299) à sainte Barbe (alias Barbara).

Refusant de sacrifier sa virginité, sainte Barbe aurait, selon la légende, été enfermée dans une tour par son père qui l’aurait ensuite incendiée (elle est restée la patronne des pompiers). Or, comme nous pouvons voir sur cette miniature, Barbara se trouve être, elle aussi, manifestement enceinte. Et, le modèle féminin semble bien être le même que celui qui a servi pour dépeindre Marie-Madeleine.

Sainte Barbara, Livre d’heures de Catherine de Clèves (p. 298)

Les pages qui suivent immédiatement (p. 300-301) sont consacrées à sainte Agnès, vierge martyre, elle aussi. Incarnation de la chasteté, Agnès est souvent, comme ici, accompagnée d’un agneau (agnus, en latin), symbole d’innocence et de pureté. Or ici, il est clair qu’elle aussi est enceinte. Visiblement, le modèle féminin est le même que les précédents.

Sainte Agnès, Livre d’heures de Catherine de Clèves (p. 300)

Les pages 308-309 sont consacrées à sainte Cécile, vierge et martyre. Il semble bien que nous ayons encore affaire ici au même modèle féminin. L’arrondi du ventre pourrait indiquer que la naissance attendue a eu lieu. Mais il ne s’agit là, bien sûr, que d’une simple hypothèse. Les faits dont nous disposons :

  • Catherine de Clèves a épousé Arnold van Egmond en 1430.
  • Son Livre d’heures est achevé autour de 1440.
  • Entre ces deux dates, la duchesse a eu cinq enfants : trois filles et deux garçons.

Sainte Cécile, Livre d’heures de Catherine de Clèves (p. 308)

Intercession de la Vierge et du Christ en croix pour Catherine, Livre d’heures de Catherine de Clèves (p. 160)

Sur cette grande miniature, la Vierge, vêtue de bleu, se trouve dans la partie gauche. La femme agenouillée, à droite – et qui pourrait être enceinte – n’est pas Marie-Madeleine mais Catherine de Clèves. Un saint se tient debout derrière elle. La duchesse demande à Marie d’intercéder pour elle auprès de son Fils. La Vierge demande alors à son Fils crucifié, au nom du sein qui l’a nourri, d’accorder sa grâce à Catherine. Le Fils transmet à son tour cette demande à son Père qui exauce la prière.

Dans ce tableau synoptique se trouvent rassemblés les visages des portraits de la plupart des saintes qui figurent dans le Livre d’heures de Catherine de Clèves. Tous ces visages sont si ressemblants qu’il est difficile d’imaginer que l’artiste se soit servi de modèles féminins différents pour réaliser cette série de portraits.

Marie-Madeleine enceinte dans le Livre d'Heures de Catherine de Clèves
Marie-Madeleine enceinte dans le Livre d'Heures de Catherine de Clèves
Marie-Madeleine enceinte dans le Livre d'Heures de Catherine de Clèves
Marie-Madeleine enceinte dans le Livre d'Heures de Catherine de Clèves
Marie-Madeleine enceinte dans le Livre d'Heures de Catherine de Clèves
Marie-Madeleine enceinte dans le Livre d'Heures de Catherine de Clèves
Marie-Madeleine enceinte dans le Livre d'Heures de Catherine de Clèves
Marie-Madeleine enceinte dans le Livre d'Heures de Catherine de Clèves
Marie-Madeleine enceinte dans le Livre d'Heures de Catherine de Clèves
Marie-Madeleine enceinte dans le Livre d'Heures de Catherine de Clèves
Marie-Madeleine enceinte dans le Livre d'Heures de Catherine de Clèves

Selon toute vraisemblance, nous n’avons affaire ici qu’à une seule et même femme. Et la ressemblance n’est pas moins frappante avec le propre portrait de la commanditaire qui figure à la page 65 du même ouvrage (dernière image).

 

La jeune duchesse aura simplement servi de modèle à l’artiste chargé de réaliser l’ouvrage religieux qu’elle lui avait commandé et dont elle se réservait l’usage. Mais quel modèle plus adapté, autre qu’elle-même, aurait-elle bien pu choisir pour un usage si personnel ?

 

Thierry Murcia, PhD,

Avril 2020

Centre Paul-Albert Février (TDMAM-UMR 7297 / Aix-Marseille Université – CNRS)

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