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Marie appelée la Magdaléenne (Marie, Marie-Madeleine)

Marie appelée la Magdaléenne (Marie, Marie-Madeleine)

Site historique consacré à Marie, surnommée "la Magdaléenne" (alias Marie de Magdala, alias Marie-Madeleine)

Marie-Madeleine et chiasme sur un triptyque de 1475

Triptyque Portinari, Hugo van der Goes (c. 1475)

Les triptyques mobiles avec donateurs font leur apparition dans les Flandres autour des années 1400. Une scène religieuse occupe le panneau central tandis que le donateur – la personne qui a commandé et payé le tableau – et des membres de sa famille sont figurés sur les panneaux latéraux. Le panneau de droite est réservé aux femmes, celui de gauche aux hommes.

Triptyque Portinari, panneau central

Le Triptyque Portinari a été réalisé par Hugo Van der Goes dans les années 1475 à la demande du riche banquier italien Tommaso Portinari (vers 1427-1501). Il est conservé à la Galerie des Offices de Florence. Le panneau central représente l’Adoration des bergers.

Triptyque Portinari, panneau gauche

Les trois hommes de la famille Portinari sont agenouillés et sous la protection de leurs saints patrons. Derrière Tommaso, le père, se tient Saint Thomas dont la lance est l’attribut traditionnel (cf. Jean 20, 24-29). Son pied droit est posé sur le manteau de son protégé tandis que sa main gauche le désigne.

À la droite de Tommaso, ses deux jeunes fils : Antonio et Pigello. Derrière eux, Saint Antoine, le saint patron de l’aîné, dont le bâton est appuyé sur le sol.

Triptyque Portinari, panneau droit

Sur le panneau de droite, réservé aux femmes, l’épouse et la fille de Tommaso Portinari sont agenouillées. Il s’agit de Maria-Maddalena di Francesco Baroncelli et de leur fille Margherita. Dernières elles, debout, leurs saintes patronnes : Marguerite d’Antioche et Marie-Madeleine. La première, vêtue de rouge et noir et le pied droit posé sur un dragon[1], tient une Bible ouverte. La seconde, vêtue de couleurs claires, tient un pot à onguent. Elle soulève sa robe et la maintient en avant comme si elle dissimulait quelque chose[2] (mais ce n’est pas son ventre). Contrairement au panneau de gauche, la disposition des personnages n’est pas conventionnelle. Les saintes patronnes semblent avoir été inversées. Marie-Madeleine, en effet, devrait se tenir derrière Maria-Maddalena et Marguerite d’Antioche derrière Margherita. Or c’est l’inverse qu’on observe. Comment expliquer cette singularité ? L’historien de l’art Jacques Bousquet (décédé en 2019) en parle comme d’“une inversion énigmatique”. Il ajoute :

“Malgré l’apparence de rigoureuse symétrie, on note que, côté féminin, les patronnes sont inversées : sainte Marie-Madeleine se trouve derrière Margherita, et Sainte Marguerite derrière Maria. Et c’est pourquoi d’ailleurs aucune ne fait de signe de la main pour désigner sa protégée (à la différence de Saint Thomas sur l’autre volet).

Cette inversion des patronnes est très étrange, dans le cas d’une œuvre destinée à conserver pour l’éternité le souvenir d’un couple : d’autant que, les prénoms de la mère et de la fille commençant tous deux par la lettre M, il n’était pas possible de restituer à chacune son identité grâce aux initiales brodées sur le hénin, celles des époux (T et M).

Le premier historien d’art qui a creusé la question est Aby Warburg : pour lui, la fillette représentée serait Maria, l’aînée, Margherita n’étant probablement née qu’en 1475. Sainte Marguerite serait présente en tant que patronne des femmes enceintes, et peut être pour signaler l’existence de Margherita, encore trop jeune pour figurer en personne dans le tableau.

Mais de nouveaux documents ont à la fois compliqué et embrouillé les choses : il n’y a pas eu de fille nommée Maria et l’aînée est bien Margherita (née en 1471 ou 1474) suivie d’Antonio (né en 1472 ou 1475). Mais les contradictions entre les documents rendent les dates précises impossibles à établir, ce qui nuit à la datation du tableau.”[3]

Aussi Jacques Bousquet propose-t-il une autre explication :

“Ajoutons que Margherita était un prénom familial des Baroncelli, et que la propre mère de Maria-Maddalena le portait. Ainsi, chacune des deux femmes a pris pour sainte Patronne non pas sa sainte éponyme, mais la sainte éponyme de sa mère !”

Selon moi, il n’y a pas d’inversion. Chaque personnage occupe la place qui lui revient car il s’agit d’un chiasme : les quatre personnages sont disposés en croix.


[1] Le dragon du ventre duquel, selon la légende, elle serait sortie indemne.

[2] Certains en ont hâtivement conclu qu’elle était enceinte.

Cette disposition remarquable, qui s’écarte des règles et qui repose sur l’identité de prénoms (Marguerite d’Antioche / Marie-Madeleine / Maria-Maddalena / Margherita) a nécessairement été savamment réfléchie et je ne peux m’empêcher ici d’établir un parallèle avec Jean 19, 25 où nous avons une construction similaire.

Dans les deux cas, nous avons une figure en croix : un chiasme.

Dans les deux cas, elle ne concerne que des figures féminines.

Dans les deux cas, celles-ci portent les mêmes prénoms.

Dans les deux cas, Marie-Madeleine est concernée et présente.

Triptyque Portinari, panneau droit : disposition en chiasme

Alors, s’agit-il d’une simple coïncidence ? Je n’ai pas la prétention d’apporter une réponse définitive à cette interrogation. Mais il est bon de s’interroger…  

Thierry Murcia, PhD, Avril 2020

Centre Paul-Albert Février (TDMAM-UMR 7297 / Aix-Marseille Université-CNRS)

Article consultable et téléchargeable gratuitement sur Academia

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