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Marie appelée la Magdaléenne (Marie, Marie-Madeleine)

Site historique consacré à Marie, surnommée "la Magdaléenne" (alias Marie de Magdala, alias Marie-Madeleine)

Marie Madeleine : critique du film de Garth Davis

 

Marie Madeleine (Mary Magdalene) : critique du film réalisé par Garth Davis, sorti en salle (en France) le 28 mars 2018

L’action démarre sur les bords du Lac de Galilée dans les années 30 de notre ère, quelques semaines avant la Passion. Marie raccommode des filets de pêche sur la plage de Magdala. Mais, avant même ces premières images, le spectateur se doit d’être édifié. L’intertitre du film qui, comme nous le verrons, n’est pas à une erreur ni à une approximation près – situe d’emblée l’histoire, de façon erronée, sous le règne d’« Hérode, roi fantoche qui règne sur la Judée ». Or, au moment des faits relatés, le fameux roi de Judée Hérode (dit “le Grand”) – sous le règne duquel Jésus est né – est mort depuis déjà plus de 30 ans (en 4 av. notre ère). Et son fils aîné, Archélaüs, qui a pris sa succession (avec le titre d’“ethnarque”), a été destitué en l’an 6. C’est donc un représentant de Rome qui administre depuis la Judée, avec le titre de préfet : Ponce Pilate (d’ailleurs absent du film), à l’époque des faits (de 26 à 36 apr. J.-C.). Quant au second fils d’Hérode – lui aussi nommé Hérode (dit Antipas) – il n’a jamais régné sur la Judée mais seulement sur la Galilée (et la Pérée), et non en tant que « roi » mais en tant que “tétrarque” (de 4 av. à 39 apr. J.-C.). On aurait pu s’attendre à davantage de rigueur de la part d’une production cinématographique présentée comme un « biopic biblique ». Le ton est donné.

Issue dune famille de pêcheur, Marie (Rooney Mara), au début du film, raccommode des filets de pêche sur la plage de Magdala

Ce film, on l’aura compris, n’a rien d’une fresque historique. D’une part, il n’entretient qu’un rapport très lâche avec les relations évangéliques. D’autre part, il ne cadre pas avec la réalité sociologique et religieuse de l’époque à laquelle est censée s’être déroulée l’action. C’est une œuvre militante, féministe, révisionniste, qui s’adresse à un public moderne. Elle est le fruit de son époque : celle de sa réalisation, non celle des faits relatés. Elle ne peut, à ce titre, prétendre à aucune réalité historique. Scénario et dialogues portent tout autant la marque de deux mille ans de christianisme que de ses remises en question. Le discours est pacifiste, bienveillant, tolérant. On entend d’ailleurs manifestement lutter contre discriminations et préjugés :

-          Deux des apôtres et non des moindres sont noirs : Pierre (Chiwetel Ejiofor) et André (Charles Babaola), son frère.

-          Deux autres sont interprétés par des sexagénaires : Philippe (Uri Gavriel, 63 ans) et Thomas (David Schofield, 66-67 ans).

-          Jésus lui-même – interprété par Joaquin Phoenix – est un quadragénaire (l’acteur a 43 ans).

-          Judas, qui occupe la tête d’affiche – après Jésus et Marie-Madeleine – est au contraire plus jeune. C’est le plus croyant de tous. Et c’est précisément sa foi sans limite en Jésus qui va devenir cause de sa trahison. En trahissant son maître, il joue son va-tout. Il le fait non pour de l’argent (dont il n’est pas question dans le film) mais seulement parce que lui-même s’est senti trahi par Jésus et qu’il veut le contraindre à agir. Et il se suicide non par remords, mais uniquement parce qu’avec la mort de Jésus, il sait qu’il a définitivement perdu tout espoir de revoir sa femme et sa fille disparues. Il faut convenir que le très sympathique Tahar Rahim – qui interprète le rôle de Judas – est un acteur éblouissant. C’est le seul personnage vraiment crédible. Il sauve pratiquement le film à lui seul et on en vient à déplorer qu’il finisse pendu.

-          Marie-Madeleine (brillamment interprétée par Rooney Mara), enfin, la seule figure féminine de l’équipe, est apôtre à temps plein. Elle seconde Jésus, soigne, prêche et baptise. Elle dame le pion à Pierre et devient la confidente de Jésus et sa conseillère.

Pierre (Chiwetel Ejiofor), visiblement dépité par l’admission dans le groupe de la nouvelle venue et son influence grandissante

Le message, quoique implicite, est ainsi suffisamment clair en lui-même. Avec Jésus, pas de distinction de race, d’âge, ni de genre. Tout le monde trouve sa place et il serait donc mal venu, par exemple, de s’étonner de la présence de Juifs noirs en Galilée au ier siècle de notre ère… Jésus est présenté comme un guérisseur pacifiste et rêveur (et, accessoirement, défenseur de la cause animale et végan). Ses propos ne correspondent que sur le fond à ceux qu’on trouve dans les évangiles. On ne reconnaît pratiquement rien quant à la forme. Jésus parle peu et ses paroles édulcorées manquent de puissance. Aucune verve, pratiquement aucune parabole. Le personnage n’a aucun charisme (je ne parle pas de l’acteur qui, lui, n’en manque pas). On s’assemble pour l’entendre mais c’est son seul pouvoir de guérison qui finit par emporter l’adhésion. Il est alors spontanément reconnu comme Messie “Mashiaḥ” – par la foule (qui, dans les évangiles, voit plutôt en lui un prophète : Matthieu 14, 5 ; 16, 14 ; 21, 11, 46 ; 26, 68 ; Marc 6, 15 ; 8, 28 ; 14, 65 ; Luc 4, 24 ; 7, 16, 39 ; 9, 8, 19 ; 13, 33 ; 22, 64 ; 24, 19 ; Jean 4, 19, 44 ; 6, 14 ; 7, 40, 52 ; 9, 17). Jésus se fend alors de quelques guérisons pour asseoir l’autorité qui lui manque. Mais celles-ci se comptent sur les doigts d’une main et se font désirer. C’est qu’à chaque guérison qu’il opère, vidé de son énergie, Jésus s’évanouit ou manque de perdre connaissance. Il faut dire qu’on ne le voit guère s’alimenter. Apparemment, ce Christ “New Age” qui oscille entre sagesse, contemplation, illumination et transe, est – à l’instar de Joaquin Phoenix qui incarne le personnage – de surcroît végan (il ne consomme ni ne se vêt d’aucun produit d’origine animale)[1]. Un Jésus qui, du coup, n’accomplit pas certains miracles que l’on trouve dans les évangiles : la pêche miraculeuse (Luc 5, 1-11 ; Jean 21, 1-13), par exemple, la multiplication des pains et des poissons (Matthieu 14, 15-21 ; 15, 32-38 ; Marc 6, 35-44 ; 8, 1-9 ; Luc 9, 12-17 ; Jean 6, 3-13), ou encore la transformation d’eau en vin (Jean 2, 1-11). Pas, non plus, de démons chassés dans d’innocents pourceaux et contraints à mourir (Matthieu 8, 28-32 ; Marc 5, 1-13 ; Luc 8, 26-33). Mais il ne calme pas davantage de tempête (Matthieu 8, 23-37 ; Marc 4, 35-41 ; 6, 47-51 ; Luc 8, 22-25) ni ne marche sur les eaux (Matthieu 14, 22-33 ; Marc 6, 45-51 ; Jean 6, 16-21). En fait, en dehors de quelques guérisons, il n’accomplit aucun miracle. Et, contrairement à ce qu’on trouve abondamment chez Matthieu, Marc et Luc (mais pas chez Jean), il ne pratique même absolument aucun exorcisme. Car, visiblement, Jésus ne croit pas aux démons non plus.

Le seul « exorcisme » auquel le spectateur est tenu d’assister est celui pratiqué sur Marie-Madeleine par son propre frère et qui tient d’ailleurs davantage de la tentative de meurtre par noyade que d’autre chose. Est-ce donc réellement ainsi que se pratiquaient les exorcismes dans la Galilée du début de notre ère ? On peut sérieusement en douter. Ou alors, ceci pourrait expliquer le succès rencontré par Jésus, adepte, lui, de techniques moins radicales…  Le seul crime de Marie : avoir refusé le mariage qu’on voulait lui imposer. Voilà qui rappelle la mère de Jésus : Marie de Magdala serait donc, elle aussi, restée vierge. Appelé en renfort, Jésus décrète heureusement qu’elle n’est pas possédée. « Il n’y a pas de démon ici ! », s’exclame-t-il, ce dont elle-même était d’ailleurs déjà bien persuadée… Mais, ici aussi, on est bien loin des évangiles. À aucun moment allusion n’est faite aux fameux « sept démons » dont Luc (Lc 8, 2) et le continuateur de Marc (Mc 16, 9) nous disent que Marie de Magdala aurait été libérée[2]. Selon ce scénario, ni possédée, ni hystérique – mais simplement victime de médisance – Marie-Madeleine, en suivant Jésus, n’aurait donc finalement été libérée que du carcan familial. Notons que c’est Jésus lui-même qui, dans le film, baptise Marie, ce qui est en contradiction avec ce que nous lisons chez Jean : « Jésus lui-même ne baptisait pas, mais ses disciples » (Jean 4, 2).

On reconnaît, ici comme ailleurs, l’influence exercée sur les deux scénaristes (Helen Edmundson et Philippa Goslett : deux femmes) par le courant actuel des chercheur(e)s féministes (essentiellement anglo-saxonnes) porté par Karen L. King[3]. Selon King, les évangélistes auraient volontairement terni la réputation de Marie-Madeleine pour saper son influence. Pourtant, Luc semble faire la part des choses, qui ne se contente pas de nous dire que de Marie « étaient sortis sept démons ». Il ajoute, en effet, que celle-ci avec d’autres femmes – assistait de ses biens le groupe des disciples (Lc 8, 2-3). Or, le scénario du film rend la chose définitivement impossible qui nous montre une Madeleine totalement démunie abandonnant tout pour suivre Jésus et n’emportant dans sa fuite que ses seuls vêtements.

Quoi qu’il en soit, nos chercheur(e)s féministes préfèrent s’appuyer sur d’autres écrits, postérieurs aux évangiles canoniques, qui proposent de Marie une image qui leur paraît plus positive et donc – selon elles – plus « objective ». Ainsi, quand Jésus dépêche ses disciples deux par deux pour prêcher et soigner les malades, il décide d’envoyer ensemble Marie et Pierre. Un choix qui, aujourd’hui, peut nous sembler anodin, mais qui aurait été inconcevable à l’époque car trop inconvenant. Mais le scénario trouve visiblement ici sa source d’inspiration dans les Actes de Philippe, un écrit tardif dans lequel Mariamne (Marie / Marie de Magdala) forme un binôme du même type avec l’Apôtre Philippe (son propre frère dans le récit). Dans cet apocryphe, Mariamne évangélise et a des aptitudes à guérir. Il en est de même dans le film (elle facilite un accouchement, prêche et soigne des malades). Dans d’autres écrits, beaucoup plus rares, on la voit baptiser. Le scénario du film, en constant décalage avec les évangiles canoniques, s’en inspire également.


[1] Lors de la Cène, Jésus rompt le pain. En mange-t-il seulement ? Je n’en ai pas souvenir.

[2] Voir mon article « Les sept démons de Marie de Magdala », sur overblog :

http://marie-la-magdaleenne.over-blog.com/2018/04/les-sept-demons-de-marie-de-magdala.html

[3] Karen L. King s’est récemment illustrée (2012) pour avoir fait connaître un fragment de papyrus qu’elle a elle-même baptisé The Gospel of Jesus’s Wife. Il est admis depuis que seul le support est ancien et que les quelques lignes manuscrites tracées à l’encre noire – dont elle a ardemment défendu l’authenticité car elles allaient dans le sens de ses thèses – étaient l’œuvre d’un faussaire des dernières décennies du xxe siècle. Voir :

http://marie-la-magdaleenne.over-blog.com/2018/04/l-evangile-de-le-femme-de-jesus.html

Dans le film, Jésus (Joaquin Phoenix) charge Marie (Rooney Mara) de baptiser les femmes

On observe, en outre, que l’ordre des épisodes évangéliques est bouleversé. Chez Jean, Jésus se rend à Cana avec sa mère au début de son ministère et il accomplit là, à l’occasion de Noces restées fameuses, son premier miracle : il transforme l’eau en vin (Jn 2, 1-11). Le scénario du film déplace cette visite à Cana à la fin de son ministère : venu de Magdala, Jésus est en route vers Jérusalem pour être confronté à son destin. Et il est, cette fois, accompagné non de sa mère mais de sa nouvelle disciple. Ce choix pose un problème géographique car Cana ne se trouve pas sur le trajet qui mène à la Ville sainte et il faut faire un crochet de plusieurs dizaines de kilomètres pour s’y rendre. Pourquoi un tel détour ? D’autant qu’à Cana, bizarrement, nulle noce, et le village, qui plus est, n’est peuplé (du moins, à première vue) que de femmes. L’une d’elle affirme pourtant qu’une consœur, accusée d’adultère, aurait – si j’ai bien compris été violée par un groupe d’hommes avant d’être noyée. Un meurtre qui évoque un crime de banlieue et qui trouve plutôt mal sa place dans la société juive, machiste certes, mais pieuse et policée du ier siècle. Mais peut-être faut-il comprendre que, Jésus mis à part, tout homme – y compris le Juif de cette époque, donc – est un barbare potentiel ?

L’épisode de la résurrection de Lazare – qui intervient peu après, et qui, dans l’Évangile, a lieu à Béthanie (Jean 11, 1-45) – est à peine reconnaissable. Le défunt, censé pourtant sentir la charogne car mort depuis plus de trois jours (Jean 11, 39), n’est pas dans la tombe (Jn 11, 38) mais repose à même le sol. Jésus, qui n’a donc nul besoin de lui ordonner d’en sortir, s’allonge simplement à sa gauche. Au bout d’un moment, le mort finit par reprendre connaissance tandis que Jésus perd la sienne. C’est alors seulement que le nom de “Lazare” est prononcé par une femme de la foule. Mais il est à peine chuchoté et il faut tendre l’oreille pour l’entendre. Il faut dire qu’en dehors de “Marie”, l’héroïne, le réalisateur s’est ingénié à ce que les autres personnages soient nommés le moins possible si bien que le spectateur reste dans le flou concernant leur identité. Au sein du groupe des disciples, hormis Marie, Judas et Pierre, on ignore pratiquement qui est qui. La plupart ne sont pas nommés, certains ne le sont qu’une seule fois, à la fin (Philippe). Il n’est d’ailleurs pas certain, même en comptant Jésus et Marie, qu’ils soient douze : une manière de rompre avec le schéma traditionnel.

Jésus et Judas (Tahar Rahim) : la trahison est proche

Jésus fait son entrée à Jérusalem sur ses deux jambes, et non, comme dans les évangiles, sur le dos d’un ânon (Matthieu 21, 2-8 ; Marc 11, 1-10 ; Luc 19, 29-38 ; Jean 12, 12-16). Arrivé au Temple, il s’insurge davantage contre les sacrifices sanglants d’animaux innocents (pourtant instauré par le Dieu de la Bible) que contre les trafics d’argent qu’ils suscitent. L’épisode des marchands du Temple prend alors une signification nouvelle. Ce sont désormais les sacrificateurs qui sont implicitement visés et Joaquin Phoenix, qui incarne le Christ, se trouve bien ici dans son rôle de défenseur de la cause animale. L’argent n’intéresse de toute façon ni Jésus, ni même Judas qui, contrairement à ce qu’on lit dans les Évangiles et dans les Actes (Matthieu 26, 14-16 ; Marc 14, 10-11 ; Luc 22, 3-6 ; Jean 12, 4-6 ; Actes 1, 18), ne trahit son maître que par dépit. Du coup, même l’épisode de l’impôt à César (Matthieu 22, 15-22 ; Marc 12, 13-17 ; Luc 20, 19-26) est passé à la trappe. Apôtre de la non-violence, quand Jésus s’emporte dans le Temple, il ne s’en prend qu’au matériel. On ne trouve nulle trace de ce fouet confectionné avec des cordes avec lequel il aurait, selon Jean 2, 12-14, chassé marchands et changeurs. Dans les évangiles, les propos de Jésus à l’encontre des pharisiens, scribes et sadducéens, sont parfois durs et certains échanges houleux. Rien de tel dans le film où le discours est aseptisé et où le seul passage polémique, comme une maigre concession faite aux textes, est un bref dialogue, au Temple, entre Jésus et ce prêtre à l’air hautain, sommé de légitimer l’utilité de sa fonction.

Jusqu’à son entrée à Jérusalem, Jésus dort à la belle étoile. On ne le voit pas prendre de repas à Béthanie, chez les sœurs Marthe et Marie (Jean 12, 1-2), ni chez Simon le lépreux (Matthieu 26, 6 ; Marc 14, 3). À l’exception du dernier repas, tout se déroule d’ailleurs en extérieur, en « décor naturel ». À aucun moment – si je me souviens bien – Jésus n’absorbe une quelconque nourriture, ni une quelconque boisson. Y compris lors du dernier (et unique !) repas avec les disciples où on le voit seulement rompre le pain et le faire passer : un pain au levain d’ailleurs, et non pas azyme. Bien sûr, pas davantage de plat où plonger la main car pas d’agneau pascal. Pas de vin non plus (sauf erreur de ma part). En tout cas, pas d’institution de l’eucharistie : seulement un repas. Jésus ne lave pas pour autant, comme chez Jean (Jean 13, 4-17), les pieds de ses disciples. Où se trouve Jean d’ailleurs ? Assise à la droite de Jésus, Marie occupe, lors de la Cène, la place traditionnellement attribuée à l’Apôtre (Jean 13, 23-25 ; 21, 20). La Magdaléenne, qui imposait déjà sa volonté aux apôtres, est donc implicitement présentée par les scénaristes comme étant elle-même ce fameux « disciple bien-aimé » mentionné dans l’Évangile de Jean. Ce serait donc également elle le véritable auteur du quatrième Évangile (attribué à Jean par la tradition) : une hypothèse bien dans l’air du temps et largement relayée par le Da Vinci Code. Ce soir-là, c’est Marie qui, justement, alors qu’ils sont seuls, lave les pieds de Jésus. En retour, le maître va officiellement, comme par un second baptême, “l’oindre” (d’eau) et en faire « son témoin ».

La scène de l’“onction”

Par cette “révélation”, le film, qui se présente comme un cinquième évangile reposant sur le témoignage de Marie, nous fournit alors sa propre clé de lecture. Si la chronologie est ramassée et le récit troué d’ellipses, c’est que le point de vue adopté est censé être celui de la seule Marie, présentée par la même occasion comme le témoin par excellence. On ne nous donne à voir et à entendre que ce qu’elle-même a vu et entendu. Si le dernier repas est montré c’est qu’elle est censée y avoir assisté. Mais elle n’était pas toujours présente : lors du procès devant Pilate, par exemple, qui, du coup, n’est pas porté à l’écran. Un choix de tournage à la fois judicieux et économique. On comprend aussi pourquoi les apôtres sont relégués au second plan. De bout en bout, la focalisation est interne. Le récit, qui ne présente qu’un seul point de vue, ne prétend donc pas être objectif.

Marie était présente lors de l’exécution. Jésus, sur la croix, semble insensible à la douleur. Il ne l’est qu’aux émotions. Alors qu’il vient à peine d’être crucifié, il porte déjà, au côté gauche, la marque laissée par le coup de lance censé, dans l’évangile, attester du décès (Jean 19, 33-34). Crucifié avec quatre clous, la jambe droite à moitié repliée, il attend patiemment la délivrance.

Jésus (Joaquin Phoenix) impassible et serein jusque dans la Passion

Le tombeau, contrairement à qui est rapporté dans les évangiles (et qui se trouve pourtant confirmé par l’archéologie) n’est pas fermé par une pierre circulaire (Matthieu 27, 60, 66 ; 28, 2 ; Marc 15, 46 ; 16, 3-4 ; Luc 24, 2 ; Jean 20, 1) mais obstrué par un amas de pierres. Marie est la seule à voir le ressuscité. Il ne porte ni tache de sang, ni cicatrice. Il ne semble être ni un corps relevé d’entre les morts (à l’instar de Lazare), ni un esprit éthéré. Comme dans un rêve éveillé, Marie et lui s’entretiennent alors naturellement, sans surprise ni émotion. Elle va avertir les apôtres qui refusent d’accepter le message qu’elle est chargée de leur transmettre. Pierre est le plus virulent. La scène suit ici le canevas de la fin d’un apocryphe désormais bien connu : l’Évangile de Marie[1]. Eux n’ont encore rien vu et peut-être même les deux scénaristes veulent-elles laisser supposer qu’ils ne verront rien. Marie serait alors le seul témoin véritable et même le seul témoin tout court…

Rejetée par Pierre, qui s’autoproclame chef de l’Église, Marie s’en va, toujours aussi démunie mais bien décidée à ne pas renoncer. On se demande tout de même, alors que les apôtres eux-mêmes refusent de la croire, qui voudra bien l’entendre et de quoi elle va pouvoir vivre…

Tout pourrait donc n’avoir été qu’un rêve. Ce Jésus pacifiste et contemplatif, qui ne mange ni ne boit, ni ne prie (ou à peine), ni même ne médite, et qui ignore la souffrance physique, paraît, même de son vivant, être d’une autre nature et son aspect humain n’être qu’une illusion (hérésie “docète”). Ce Jésus, d’ailleurs, qu’elle attendait comme le Messie, qui vient la sauver, comme taillé sur mesure pour elle, qui la comprend et qu’elle seule peut vraiment comprendre : a-t-il seulement jamais eu une réelle existence en dehors de l’esprit de Marie qu’on veut marier de force et qui attend d’être libérée ? Quand il se présente à elle pour la première fois, Marie est allongée sur le sol, en demi-sommeil. En fait, tout commence là et tout pourrait bien s’être arrêté là. Et si tout n’était finalement qu’un songe devenu chair et émotion exprès pour elle, toutes les erreurs, les invraisemblances, les anachronismes, les fantaisies n’ont plus aucune importance. De ce point de vue, ce film pourrait bien être un chef-d’œuvre.

Thierry Murcia, PhD - 18 avril 2018

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