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Marie appelée la Magdaléenne (Marie, Marie-Madeleine)

Site historique consacré à Marie, surnommée "la Magdaléenne" (alias Marie de Magdala, alias Marie-Madeleine)

Marie-Madeleine et l’Évangile selon Philippe

 

Marie-Madeleine et l’Évangile selon Philippe

 

Thierry MURCIA

            Centre Paul-Albert Février (TDMAM-UMR 7297/Aix-Marseille Université-CNRS)

 

English version

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Cet article est un sous-chapitre dune étude beaucoup plus longue (environ 80 pages) intitulée :

La Mère de Jésus et la Magdaléenne :

Une seule et même Marie ?

Un aperçu des sources

(en attente de publication dans une revue spécifique en une ou plusieurs parties ou sous forme de livret séparé)

Le passage suivant a posé plusieurs problèmes aux traducteurs et a fait l’objet de nombreux commentaires. Le but d’une traduction est de clarifier au mieux le sens du texte et non de l’obscurcir. Aussi, je suis ici la traduction de Jacques-Étienne Ménard qui reste proche du texte et me semble en avoir saisi l’esprit :

Il y en avait trois qui marchaient toujours avec le Seigneur (ϫⲟⲉⲓⲥ) :

Marie (ⲙⲁⲣⲓⲁ), sa mère, et la sœur de celle-ci, et Madeleine (ⲙⲁⲅⲇⲁⲗⲏⲛⲏ), qui est appelée sa compagne (ⲕⲟⲓⲛⲱⲛⲟⲥ).

Car Marie (ⲙⲁⲣⲓⲁ) est sa sœur, sa mère et sa compagne (ϩⲱⲧⲣⲉ)[1].

Il s’agit d’un passage clé constitué de trois parties. Dans la première, trois personnes suivent “le Seigneur”. La deuxième partie est une reformulation de Jean 19 : 25 (le seul passage des Évangiles qui attribue une sœur à la mère de Jésus et aussi le seul où la Magdaléenne est nommée en dernier). À mon sens, les deux éléments centraux du chiasme johannique (B-B) ont été fusionnés en un seul (B)[2], comme ceci :


[1] Évangile selon Philippe 59 : 6-11, Jacques-Étienne Ménard, Paris – Montréal : Lethielleux & Université de Montréal, 1964, p. 79.

[2] Comme Van Os l’a récemment établi, l’Évangile de Philippe est un écrit bien structuré : “Le document est une composition réfléchie en trois parties […] Il y a probablement douze unités textuelles, dont certaines sont assez bien marquées par des structures répétitives ou en chiasme”. Bas van Os, “The Gospel of Philip as Gnostic Initiatory Discourse”, in April D. DeConick, Gregory Shaw, John D. Turner (eds), Practicing Gnosis. Ritual, Magic, Theurgy and Liturgy in Nag Hammadi, Manichaean and Other Ancient Literature, Leiden – Boston: Brill, 2013, p. 97.

Selon moi, il y a deux personnages ici : 1) Le personnage central (B) est la sœur de la mère de Jésus (“sa mère”), et 2) “la mère” (A) et la Magdaléenne (A) sont une seule et même figure (“Marie la Magdaléenne”) elle-même présentée sous deux aspects : “Marie” – la mère – et “la Magdaléenne” – la compagne (koinōnos). C’est la raison pour laquelle le nom de “Marie” n’est pas répété ici avant la “Magdaléenne” alors que c’est toujours le cas dans les documents anciens y compris dans les textes gnostiques[1] : à ma connaissance, “Madeleine” (“la Magdaléenne”) n’existe pas en tant que telle dans les premiers siècles.

Dans la troisième partie, un glissement se produit. “Sa sœur à elle” devient “sa sœur à lui” et il n’est alors plus question que d’un seul personnage féminin. Marie est présentée sous trois aspects : elle est la sœur, la mère et la partenaire (hōtre). Koinōnos et hōtre[2] sont synonymes. Ce texte – qui “peut avoir été écrit en Syrie”[3] – est clairement lié à la tradition syriaque comme c’est également le cas de nombreux apocryphes copte (voir ci-dessous). Avant le Concile d’Éphèse qui proclama la Théotokos (Marie Mère de Dieu), l’image de la communion spirituelle entre Marie et son Fils était déjà très forte dans l’Église d’Orient. Ainsi ce développement trouve-t-il son exacte correspondance dans les œuvres d’Éphrem. Le diacre d’Édesse écrit en effet dans ses Hymnes (c’est Marie qui parle, s’adressant à son fils) :

Quel nom te donnerai-je ?

Puis-je t’appeler étranger alors que tu es devenu l’un des nôtres ?

Je t’appellerai Fils,

Je t’appellerai Frère,

Je t’appellerai Époux [...]

Je suis ta Sœur, puisque David est notre ancêtre commun ;

Et comme je t’ai conçu, je suis ta Mère.

Sanctifiée par ta grâce, je suis ton épouse[4] ... 

C’est la même idée d’union spirituelle totale et la même formule, exprimée dans le même ordre : “sa sœur, sa mère et sa compagne / épouse”. En effet, le thème de Marie, Épouse spirituelle de son Fils, est particulièrement présent dans la littérature chrétienne syriaque et copte (et plus tard dans l’Église latine)[5].

Le passage suivant du même évangile a également fait l’objet de nombreux commentaires. Le texte, qui comporte plusieurs lacunes [6], est généralement complété et traduit comme suit :

Quant à la Sagesse (ⲥⲟⲫⲓⲁ) que l’on appelle “la stérile”, elle est la mère [des] anges. Et la compagne (ⲕⲟⲓⲛⲱⲛⲟⲥ) du [Sauveur est] Marie la Magdaléenne (ⲙⲁⲣⲓⲁ ⲧⲙⲁⲅⲇⲁⲗⲏⲛⲏ). [Le Sauveur l’aimait] plus que [tous] les disciples [et] l’embrassait [souvent] sur la [bouche]. Le reste [des disciples le voyaient avec Marie]. Ils lui dirent : “Pourquoi l’aimes-tu plus que nous tous ?”[7]

Mais l’on peut traduire les premières lignes comme suit :

Quant à la Sagesse que l’on appelle “la stérile”, elle est la mère [des] anges et la compagne du [Sauveur]. Marie la Magdaléenne, [le Sauveur l’aimait] plus que [tous] ses disciples[8]

Comme je l’ai signalé, les mots koinōnos (emprunté au grec) et hōtre sont synonymes. Ils signifient “compagnon”, “partenaire”, “double” et peuvent être traduits en grec par suzugos, suzugia (syzygie)[9]. Dans le gnosticisme Valentinien, les syzygies sont des paires d’“Éons” (émanations de Dieu) et Sophia – la Sagesse, qui est aussi appelée le Saint-Esprit[10] – et le Sauveur, forment ensemble, ou sont destinés à former, une syzygie[11], un couple de partenaires spirituels. Selon l’auteur, Sophia est la compagne, la “jumelle spirituelle” du “Sauveur”. Marie, en tant que “Magdaléenne”, est l’image terrestre de Sophia[12] et peut donc aussi être appelée la compagne du Seigneur[13]. Dans cette perspective, le baiser est donc de première importance car, comme on le lit aussi : “Car c’est par un baiser que le parfait conçoit et met au monde. Pour cette raison, nous nous embrassons également l’un, l’autre”[14]. Dans l’Évangile de Marie, après le départ définitif de Jésus, c’est Marie elle-même qui va vers les disciples désemparés, leur donne à tous un baiser et les console :

Alors Marie se leva, les embrassa[15] tous et dit à ses frères : “Ne pleurez pas, ne vous affligez pas et ne soyez pas irrésolus, car sa grâce sera pleinement avec vous et vous protégera[16].

Stephen J. Shoemaker observe, au sujet de l’Évangile de Philippe, que plusieurs savants “s’accordent pour dire que la ‘Marie’ de cet évangile se comprend mieux comme n’étant pas une seule figure, mais plutôt comme un mélange de plusieurs femmes historiques différentes […] En réalité, la Marie de Philippe est tantôt Marie de Magdala, tantôt Marie de Nazareth, mais aussi un mélange des deux”[17]. À mon avis, il y a en effet eu des fusions entre les différentes figures de Marie. Les personnages ont évolué indépendamment et se sont entremêlés. Mais ces mélanges sont principalement dus au fait qu’à l’origine il n’y a qu’une seule figure majeure nommée “Marie” dans les Évangiles, parfois présentée comme Vierge et Mère et parfois qualifiée par une épithète spécifique (pour la distinguer notamment de “l’autre Marie”, la mère de Jacques et Joses).

Thierry MURCIA, PhD

Centre Paul-Albert Février (Aix-Marseille Université-CNRS),

Janvier 2021


[1] Pistis Sophia II, 83, 85, 87, 88, 90, 94, 96, 97, 98, 99 ; III, 127, 132 ; Évangile selon Philippe 63 : 33.

[2] Hōtre : celui qui lui est joint, son “double”. Je voudrais encore une fois remercier mon amie et collègue Nathalie Bosson de l’Université de Genève – Présidente de l’Association francophone de Coptologie – pour cette clarification.

[3] Jennifer Chalut, The Characterization of the Magdalene in the Gospels according to John, Thomas, Philip and Mary, Montreal : Concordia University, 2012, p. 111.

[4] Éphrem de Nisibe, Hymnes sur la nativité XVI, 9-10. Voir Éphrem de Nisibe, Hymnes sur la nativité, François Cassingena-Trévedy, Paris : Cerf, 2001, p. 207 (Sources chrétiennes 459) ; Martin Jugie, “La mort et l’Assomption de la Sainte Vierge dans la tradition des cinq premiers siècles”, in Échos d’Orient 25, 1926, p. 16-17.

[5] L’idée que Marie, figure de l’Église, est à la fois la Mère, la sœur et même la fille spirituelle du Christ est présente chez Augustin (De la Sainte Virginité 5-6).

[6] Évangile selon Philippe 63 : 30 – 64 : 6. Voir Bentley Layton, The Coptic Gnostic Library: a complete edition of the Nag Hammadi Codices, vol. II, Leiden – Boston – Köln: Brill, 2000, p. 167, 169 (NHS XX).

[7] L’idée que “le Sauveur” aime Marie plus que quiconque se retrouve également dans l’Évangile de Marie.

[8] Bentley Layton, op. cit., p. 167 (note de bas de page). Voir aussi Karen L. King, The Gospel of Mary of Magdala: Jesus and the First Woman Apostle, Santa Rosa: Polebridge Press, 2003, p. 145.

[9] Dans sa traduction du texte copte sahidique de la Pistis Sophia édité par Carl Schmidt (1978), Violet MacDermot a traduit le mot ⲥⲩⲛⲍⲩⲅⲟⲥ (emprunté au grec σύζυγος) par “partenaire” (partner). Voir aussi Pierre Cherix, Lexique Grec-Copte, Bex : Copticherix, 2008-2017, p. 186 [183].

[10] Irénée de Lyon, Contre les Hérésies I, 4, 1 ; 5, 3 ; 29, 4 ; Hippolyte, Réfutation de toutes les hérésies VI, 35, 7. Voir aussi Évangile selon Philippe 55 : 23-26 ; Évangile des Hébreux (apud Origène, Commentaire sur Jean II, xii [6], 87 : “Ma Mère, le Saint-Esprit…”) : le mot hébreu pour “esprit”, ruaḥ, est féminin.

[11] Irénée de Lyon, Contre les Hérésies I, 7, 1.

[12] Cf. Psautier manichéen 194 : 19 : “Il a choisi Marihammē, l’Esprit de Sagesse (Sophia)”.

[13] Pas “de Jésus” mais “du Seigneur” ce qui situe cette relation dans une dimension qui n’est plus celle de l’Histoire.

[14] Évangile selon Philippe 59 : 2-4 (Bentley Layton, op. cit., p. 157).

[15] Le traducteur a traduit par “salua” mais il s’agit ici du même verbe copte que dans l’Évangile de Philippe lorsqu’il est dit que le Sauveur “embrassait” Marie la Magdaléenne.

[16] Gospel according to Mary 9:12-17, in McL. Wilson and George W. MacRae, The Coptic Gnostic Library: a complete edition of the Nag Hammadi Codices, vol. III, Leiden – Boston – Köln: Brill, 2000, p. 461 (NHS XI).

[17] Stephen J. Shoemaker, “A case of Mistaken Identity? Naming the Gnostic Mary”, in F. Stanley Jones (dir.), Which Mary? The Marys of Early Christian Tradition, Atlanta: Society of Biblical Literature, 2002, p. 7-8.

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