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Marie appelée la Magdaléenne (Marie, Marie-Madeleine)

Site historique consacré à Marie, surnommée "la Magdaléenne" (alias Marie de Magdala, alias Marie-Madeleine)

L’Abbé Boudet : piètre étymologiste et pseudo-érudit

 

LAbbé Boudet : piètre étymologiste et pseudo-érudit

 

Dans sa tentative de rapprocher l’hébreu et ce qu’il considère être la “vraie langue celtique” – en l’occurrence l’anglais[1] (!) – voici comment l’Abbé Henri Boudet explique l’origine des noms des trois fils de Noé[2] :

Sem

“Le déluge et le salut miraculeux de Noé et de ses enfants étaient des événements trop considérables dans l’histoire de l’humanité pour que le nom d’un des fils de Noé n’en reproduisit point quelque trait essentiel. L’arche ayant flotté sur l’eau pendant sept mois avant de toucher le sommet des montagnes d’Arménie, Noé a voulu écrire ce souvenir intéressant dans le nom de son fils aîné, Sem, – to swim (Souim) flotter sur l’eau.”

 

[1] L’abbé Boudet avait étudié au séminaire de Carcassonne et avait obtenu une licence d’anglais. En sus du français, le latin et l’anglais étaient les deux seules langues dont il aurait pu prétendre avoir une réelle connaissance. Une simple lecture de La vraie langue celtique prouve qu’il n’avait aucune connaissance – ni compétence – en hébreu.

[2] Henri Boudet, La vraie langue celtique et le Cromlech de Rennes-les-Bains, Carcassonne 1886, Chapitre II : Langue hébraïque, sous-chapitre III : “Noé et ses enfants”.

 

Dans la version latine de la Bible effectuée par saint Jérôme qu’utilisait Boudet – la Vulgate – les noms des trois fils de Noé sont orthographiés : Sem, Cham et Iapheth (Genèse 6 : 10). C’est peu ou prou cette orthographe devenue conventionnelle que proposent la plupart des traductions modernes de la Bible : Sem, Cham et Japhet[1] (ou Japheth)[2].

En hébreu cependant, qui est la langue d’origine dans laquelle le texte biblique a été composé, la première lettre du nom de Sem est un Shinש – et la ponctuation des Massorètes indique qu’il faut prononcer Sh et non pas : Shem.

En hébreu, Shem signifie “nom”, “renom”, “réputation”. Il n’y a strictement aucun lien d’aucune sorte entre le nom de Shem et le verbe anglais to swim.


[1] Segond, Bible du Rabbinat, Bible de Jérusalem (BJ), Traduction œcuménique de la Bible (TOB).

[2] Darby. 

Cham

“Le second de ses enfants, grossier et impudent, attira sur sa postérité la malédiction paternelle par une faute lamentable demeurée à jamais sa honte et son opprobre ; aussi son nom Cham – to shame, couvrir de honte, – redit son acte infâme et la malédiction qui l’a suivi.”

En hébreu, cependant, la première lettre du nom de Cham n’est pas un Shin (son “Che”) mais un Ḥetח – qui correspond à un h guttural léger, un son qui n’a pas de correspondant dans la langue française, ni latine, mais assez comparable au ch allemand de nach. Ḥam signifie “chaud” en hébreu. Il n’y a aucun lien étymologique entre le nom hébreu Ḥam et le verbe anglais to shame.

Si l’on devait suivre les divagations phoniques de Boudet, voici, en revanche, ce que l’on pourrait souligner :

  1. Le nom hébreu Ḥam peut se prononcer pratiquement comme le nom anglais ham, qui signifie “jambon”, “cuisse”.
  2. Le nom hébreu Shem et l’anglais to shame (faire honte) se prononcent exactement de la même façon.

On notera que nous sommes loin ici des approximations sonores de Boudet : les correspondances sont, cette fois, presque parfaites. Pourtant :

  1. Va-t-on pour autant établir une relation entre Ḥam et ham (“jambon”, “cuisse”) – d’une part – et l’épisode relaté en Genèse 9 : 20-27 auquel Boudet fait allusion – d’autre part – où Ḥam, le deuxième fils de Noé, “voit la nudité” de son père qui s’est dévêtu dans sa tente après s’être enivré[1] ?
  2. Et va-t-on pour autant établir une relation entre Shem et shame (“honte”) – d’une part – et le même épisode biblique (salace, sinon du moins indécent) – d’autre part – qui dut mettre Shem fort mal à l’aise ?

Certainement pas. Mais si Boudet avait appuyé son analyse sur le texte de la version King James (rédigée, elle, en anglais : la “vraie langue celtique”, selon lui) qui porte ici : “Shem, Ham, and Japheth”[2], peut-être aurait-il été amené à établir les mêmes (futiles) rapprochements.


[1] Sur ce récit biblique, voir mon article “L’ivresse de Noé et la malédiction de Canaan : Hommage au Professeur Pierre Villard”, Judaïsme ancien / Ancient Judaism 7, 2019, p. 119-132. Résumé et présentation en ligne sur Academia : 

https://www.academia.edu/41726122/_Livresse_de_No%C3%A9_et_la_mal%C3%A9diction_de_Canaan_Hommage_au_Professeur_Pierre_Villard_Juda%C3%AFsme_ancien_Ancient_Judaism_7_2019_p_119_132

[2] Cf. la traduction d’André Chouraqui : “Shém, Hâm et Ièphèt”.

Japhet

“Dans la famille de Japheth, à la peau blanche et aux cheveux ordinairement peu foncés se joignent les yeux bleus ou quelque peu décolorés. Cette couleur plus claire des yeux était tellement sensible dans le troisième fils de Noé qu’il en a gardé le nom d’œil décoloré ou Japheth, Iphth, dans le texte hébraïque, – eye (aï) œil, to fade (féde) se décolorer.”

 

En hébreu Japheth se dit Yaphet et “œil” se dit ayin (et non pas ). Ni le mot ayin, ni le mot eye, n’ont de rapport étymologique avec Yaphet qui, en hébreu, peut signifier : “qui se répand au loin”[1]. Mais il est plus probable que le Japhet biblique ne soit en réalité qu’une résurgence du Japet de la mythologie grecque (en hébreu p et ph sont une seule et même lettre : פ). Dans la mythologie grecque, Deucalion, le Noé grec, est présenté comme le petit-fils de Japet.

 

Sans connaître l’hébreu, l’abbé Boudet établit des rapports arbitraires et fantaisistes entre l’hébreu et l’anglais (qu’il croit être “la vraie langue celtique”). C’est précisément le genre d’exercice que mon professeur d’Hébreu, Monsieur Tsitrone, avait coutume d’appeler des “étymologies d’ignorants” : faisant fi de toutes règles et connaissances étymologiques, linguistiques, philologiques, on établit – par ignorance – des rapports imaginaires entre certains mots, du seul fait qu’ils présentent certaines similitudes orthographiques ou sonores.

Il ne faut donc pas s’étonner que le livre de Boudet – publié à compte d’auteur – ne soit jamais cité dans les ouvrages de référence et qu’il soit laissé pour compte par tous les chercheurs universitaires. Mais cette mise à l’écart académique est aussi ce qui, à la marge, laisse le champ libre aux interprétations les plus fantaisistes…

Thierry Murcia, PhD, septembre 2021


[1] Nathaniel Philippe Sander & M. Isaac-Léon Trenel, Dictionnaire hébreu-français, Paris, 1859, p. 251.

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Vous pouvez également télécharger gratuitement le PDF sur Academia (lien ci-dessous)

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